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extrait 


Exposition collective


Article la Tribune Saint Étienne


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JEAN-PAUL OLLAGNON
OU L’EXPÉRIENCES DES LIMITES


Notre vision des choses est limitée — spectre lumineux, champ visuel, rémanence rétinienne, codage culturel… — et pourtant notre système perceptif, par une curieuse synthèse mentale, fait largement abstraction de cette construction stratifiée. Il enregistre l’illusion enchanteresse de la continuité du monde. Celui-ci, dans ses représentations les plus figuratives et réalistes, devient le panorama varié, diffus, sans fond et sans horizon de notre expérience quotdienne. Le sens concert, l’efficacité, aussi bien que la modélisation la plus scientifique s’y retrouvent, mais en aucun cas le sens esthétique.

La peinture de Jean-Paul Ollagnon propose à l’inverse une expérience ou le monde est interrogé. Non pas comme sujet. Mais justement comme expérience visuelle (mais n’est-ce pas la plus primordiale : voir le jour…) qui construit et stratifie ce monde dans l’incessant travail inconscient. Il y a là plus qu’une déconstruction, en fait une suspension du pouvoir intégrateur de l’œil. Le cadre est là, bien présent, non pour délimiter un sujet, mais pour isoler une expérience, et faire qu’elle ne conduise pas à l’évidence réitérée du réel. cette suspension, n’est pas une ‘épochée’, c’est matériellement une façon de tendre la lumière entre un avant et un arrière, de lui tendre le piège d’une surface où là seul peut s’arrêter, se figer et s’opérer ce travail de déconstruction. Peut-être est-ce la raison du procédé d’Ollagnon : travailler à l’acrylique sur la peau quasi immatérielle qu’est une feuille de papier, et ensuite seulement, lorsqu’il a piégé la lumière, maroufler cette surface, la figer en son fond dans son cadre de cornières par la résine polyester. Notre rapport au monde est ainsi piégé dans son expérience princeps : voir. 

Aussi Jean-Paul Ollagnon peut-il (doit-il ?) se limiter aux ingrédients les plus élémentaires (sa palette de couleurs l’est avec une extrême rigueur !). Tout est mobilisé, cadre après cadre, pour que cette expérience unique se renouvelle, que ce miracle d’une telle découverte soit approchée au mieux. Jean-Paul Ollagnon maîtrise maintenant tellement cette expérience, cette ascèse, qu’il peut laisser s’introduire dans cette membrane, ce filtre de lumière, à nouveau des ‘images’. Des visages s’infiltrent, condensent comme une buée de sens. Mais ne nous y trompons pas, ce retour au réel par le plus traditionnel du représenté, le portrait, n’est pas une concession ou un recul. c’est au contraire une force, une liberté et une richesse : permettre que vienne ce prendre dans ces rets une peu de subjectivité aui a vu une telle mise en cause de son rapport au monde. Presque un narcissisme à l’envers : non pas se perdre, mais renaître par la réussite de l’expérience de la surface tendue de couleurs, de lumière.

Y. magnien. 1989




VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT


La peinture vient de l’endroit où les mots ne peuvent plus s’exprimer - Gao Xingjian

Quand Jean-Paul Ollagnon commence à peindre, la conquête spatiale tient en haleine tout l’Occident. En 1969 le premier homme marche sur la lune, c’est l’aboutissement de la longue aventure de l’astronomie depuis Copernic2. Le peintre va faire de l’espace le personnage principal de son oeuvre, nous entrainant dans une expérience céleste. A travers une proposition à la fois esthétique et spirituelle, il nous projette à la verticale du cosmos. Sans cesse l’artiste repoussera les limites de l’espace pictural. Son geste ne se pliant pas au format du cadre, il réinvente un cadre au soleil : « Je suis fier des étincelles et j’ai honte des limites » confesse-t-il. Souvent il utilisera le procédé de la mise en abîme, le cadre dans le cadre. Le peintre entretient avec sa main un compagnonnage fécond, son geste, tant pictural que poétique, est tentative d’un mouvement d’ascension vers le ciel. Un mouvement qui relève nos têtes, nous re-tourne et nous oriente. Sur la colline du Crêt de Roc, sous huit mètres de plafond, il fait de son atelier, rue de l’Eternité, une sorte de sanctuaire qui tient de la cellule monacale. Rien de funèbre mais une réverbération du blanc où tout est palpable - la minéralité des crassiers, les échappées du ciel, le fluide corpusculaire de la couleur. Les objets y sont posés en une véritable composition, dans une obsession de l’ordre rappelant celle de Mondrian. Cette obsession rend intelligible une idée qui est le fondement de la plupart des courants modernistes - il y aurait un ordre caché du monde qu’il importe de rendre visible. 

Année après année, Jean-Paul Ollagnon essaie de capter, sur la surface de la toile, la course de la lumière, la faisant monter de droite à gauche. Il confirme : « C’est un travail sur le jour et la nuit…Mon propos est de saisir ces instants subtils qui font que chaque moment a sa lumière… et de croiser les techniques pour réunir deux mondes, l’Orient et l’Occident ». Au bout de la nuit noire, à chaque aube les couleurs éclatent

Prismes multicolores, les couleurs jubilatoires se courbent sous le vent, roulent sur elles-mêmes comme si elles riaient. Les touches, comme des ponctuations, des virgules, des rythmes, sont traits d’union entre le haut et le bas. Le pinceau lance, projette, passe et repasse, traitant la matière comme une palette. L’artiste connaît les tons, dans la nature comme en musique, et rejoue sans cesse l’Eden où la joie rejoint un drame fondamental. 

A la question, abstraction ou figuration, sa non-réponse jaillit : « La peinture n’est pas plus image qu’absence d’image. Pour moi elle existe quand elle se trouve entre les deux. Je suis influencé par les saisons et par l’observation de la nature », car la nature est artiste, elle est son premier modèle. Dans son journal, il tente d’évaluer son travail d’un terme réducteur : « …je suis un post-impressionniste… ». Admirateur de Manessier et de Bazaine, entre autres, il se situe dans la tradition de l’Ecole française des années 1950-1970, un postmoderne selon la définition de Frédric Jameson3. Mais la voie du peintre, elle, n’est pas datée, si l’on aborde son oeuvre l’esprit libéré de toute catégorie formaliste. 

Par ailleurs, Jean-Paul Ollagnon a eu l’immense chance de travailler avec Jean Dasté4 à la Comédie de Saint-Etienne, inscrivant les décors de théâtre sous les projecteurs de la scène. Il reconnait que le théâtre l’a « influencé car le théâtre est le lieu de la lumière artificielle ». 

Les toiles de Jean-Paul Ollagnon nous invitent à la rencontre d’un être à la fois libre et déchiré, une âme rimbaldienne, vivant dans le même temps, ouverture et enfermement, proche du tempérament de Bram Van Velde5. Dans sa lettre d’adieu il écrit : « Prenez ma peinture, prenez tout…je suis sûr qu’il y a de belles choses… ». Si les mots peuvent propager l’énergie des images, s’ils peuvent être la voix off qui raconte le voyage, face à la fin tragique de Jean-Paul s’impose le silence. Un silence plein de la lumière et des couleurs de ses tableaux. 

Annick Chantrel Leluc. Septembre 2013

1. Voyage au bout de la nuit est le premier roman de Céline, publié en 1932.
2. Voir le catalogue de l’exposition, « L’attraction de l’espace », dirigée par Martine Dancer Mourès, 2009 au Musée d’Art Moderne de Saint-Etienne
3. Frédric Jameson né le 14 avril 1934 est un critique littéraire américain et un théoricien politique marxiste. Il est particulièrement connu pour son analyse des courants culturels contemporains ; Jameson est actuellement professeur de littérature à l’université Duke aux USA.
4. Le Monde observait, au lendemain de la disparition de Jean Dasté, en 1994 : « Il a ouvert une brèche dans laquelle se sont engouffrés Jean Vilar, Hubert Gignoux, puis Roger Planchon ou Ariane Mnouchkine. Sans lui le monde du théâtre en France n’aurait pas la même apparence.»
5. Charles Juliet. Rencontres avec Bram Van Velde. Editions P.O.L 1998










( ...) Cinq artistes stéphanois exposent dans un immense garage désaffecté en plein centre de Saint-Etienne (...) Sur les murs éclairés par de gros projecteurs de théatre ou de simples bougies, les toiles de Jean-Paul Ollagnon racontent l'histoire de la peinture. Où l'image, la figuration disparaissent pour laisser la place à la couleur (superbe !) à la puissance, à l'énergie, à la générosité, à la joie, à l'espoir. À la peinture. À la poésie la plus dépouillée, la plus pure (...)

Extrait "TELERAMA" 4 mai 1983 de Olivier CENA
"(...) Petites séries ou grands formats, les cadres et les cadences de ce peintre stéphanois offrent autant de rythmes différents que d'éclats de lumières. Faux cadres pour enfermements simulés, Jean-Paul Ollagnon joue l'image par la cassure même qu'il lui impose, à travers des touches de lumière qui balaient un paysage, le créant par le fait même qu'il le gomme, à la fois, perspective volontairement tremblée, comme des sillons d'oeil traversé de fulgurances de soleil, d'éclats d'astres en perdition, ou plus simplement de regards échappés. (...)"

Extrait "LA TRIBUNE LE PROGRES". Nicole Michalon



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